Les dessous de la fortune d’Alexandre Guérini

Publié le par Debout La République Pas-de-Calais

Jean-Noël Guérini, 30 janvier 2013.Le sénateur (PS) Jean-Noël Guérini (Photo – 30 janvier 2013.© LF), président du Conseil général des Bouches-du-Rhône et mis en examen dans une affaire des marchés truqués, a-t-il en 1990 favorisé l’obtention par son frère d’un important marché de nettoyage de l’office HLM dépendant du département ? En juillet 2012, Mediapart s’était penché sur ce marché public de plus de 5 millions d’euros attribué en 1990 par l’Office HLM des Bouches-du-Rhône, alors présidé par le conseiller général Jean-Noël Guérini, à une société aixoise fraîchement créée, la Somedis.

Le marché avait été épinglé en 1996 par la mission interministérielle d’inspection du logement social (Miilos) pour des « irrégularités nombreuses et graves ». Le gendarme des HLM concluait même que « cette succession d’irrégularités » ne semblait « pas pouvoir résulter de simples négligences ou d’ignorances de la réglementation de la part d’acteurs responsables ». Mediapart avait alors tenté, en vain, de joindre les fondateurs de la Somedis, une société spécialisée dans le nettoyage de canalisations opportunément créée juste avant l’attribution du marché et dont le seul client était l’Opac Sud.

Interrogé par les gendarmes le 4 juin 2011 dans le cadre de l’enquête sur des marchés truqués dans les Bouches-du-Rhône, Florent Élie dit Cosaque, un ancien plombier-chauffagiste qui travaillait pour l’office HLM, a fini par lâcher le morceau. Selon son témoignage, Alexandre Guérini, le frère de l’actuel président du Conseil général des Bouches-du-Rhône, serait le véritable fondateur de la société Somedis.

« Un jour, alors que j’étais sur un chantier de l’Opac, j’ai été approché par Alexandre Guérini, a expliqué Florent Élie dit Cosaque aux gendarmes. À cette époque (1990 – ndlr), je ne savais pas de qui il s’agissait. Il était en bleu de travail et il enlevait les excréments de pigeons sous les combles. Je savais aussi qu’il avait sa société d’assainissement Rodillat. Alexandre Guérini m’a dit à l’époque que la qualité de mon travail était appréciée à l’Opac. Il m’a expliqué qu’il allait créer une société et il m’a demandé si j’étais intéressé pour occuper le poste de directeur technique au salaire mensuel de 12 000 francs. »

C’est ainsi que ce plombier-chauffagiste deviendra administrateur de la Somedis, sans avoir dépensé un centime, ni savoir combien de parts il détenait. « Je lui ai dit que je n’avais pas les moyens financiers pour pouvoir entrer dans le capital, a relaté Florent Élie dit Cosaque aux gendarmes. (Alexandre Guérini) m’a répondu gentiment que cela n’était pas un problème, qu’il allait lui-même apporter l’argent correspondant à mes parts et que le jour où je quitterai la société il récupérerait cet argent. » Pour lui, « le patron et le créateur de la Somedis était Alexandre Guérini, c’est certain. »

Un autre nom apparaît dans les statuts de la Somedis, celui de Patrick Arnaud, un ancien employé de Rodillat, la première entreprise de nettoyage créée en 1982 par Alexandre Guérini. Interrogé par les gendarmes le 24 juin 2011, cet ex-chauffeur de poids lourds lâche : « C’est mon patron Alexandre Guérini qui m’a demandé de signer, mais je n’ai même pas lu ce que j’ai signé. » Réinterrogé, il s’énervera : « Alexandre Guérini m’a fait signer des conneries. Je ne l’ai plus revu depuis. »

« Irrégularités nombreuses et graves »

Entendu en garde à vue le 27 avril 2011, Barthélémy Mortini, officiellement PDG de la Somedis à sa création en juillet 1990, s’est lui montré moins coopérant. Ce Marseillais, originaire du Panier, le fief électoral des Guérini, est un ancien vendeur de poissons, décrit comme un « joueur compulsif » par sa femme. Contre toute évidence (il est incapable de se souvenir du nom des autres administrateurs ou encore de faire la différence entre une SARL et une SA), Barthélémy Mortini a soutenu n’avoir jamais rencontré Alexandre Guérini et être l’unique fondateur de la Somedis.

Un récit qui ne colle pas du tout avec la reconnaissance de dette sur laquelle les gendarmes ont mis la main : en 2001, Barthélémy Mortini avait « prêté » 450 000 francs à Jeannie Peretti, l’ex-compagne d’Alexandre Guérini, pour l’achat de sa villa. Il ne lui a jamais réclamé cette somme. Comme nous l’avions déjà publié, les deux hommes partagent également une passion : celle des chevaux de course. L’ancien vendeur de poissons fut propriétaire d’un cheval, dont l’éleveur n’était autre qu’Alexandre Guérini.

Pour les gendarmes, Barthélémy Mortini n’est donc qu’un « PDG de paille ». « Après avoir exercé la profession de vendeur de poissons et de chauffeur, vous décidez donc de créer une société anonyme spécialisée dans le détartrage et débourrage de canalisations dans le but de répondre à un appel d’offres lancé par les HLM de Marseille, appel d’offres que vous remportez sans aucune référence ni garantie », résumera, incrédule, l’un des enquêteurs lors de la garde à vue.

En 1990, la Somedis remporte, au nez de concurrents pourtant nettement moins chers, un important marché de « désentartrage et désembouage » lancé par l’Opac Sud, présidée par Jean-Noël Guérini. « Le marché a été attribué (…) pour un montant de 33 128 513 francs (5,05 millions d’euros – ndlr) alors que trois entreprises (avaient) proposé des conditions financières plus favorables, de 25 994 205 francs (3,96 millions d’euros – ndlr) à 28 151 542 francs (4,29 millions d’euros – ndlr) », notera la Miilos.

La liste des irrégularités relevées est étonnante : pas de publication européenne des avis d’appel d’offres et d’attribution, pas de rapport d’analyse des offres, pas d’estimation qui aurait permis de fixer un prix limite, une commission d’appel d’offres incomplète, des critères de choix absents des documents officiels, et des travaux à réaliser « mal définis », voire « inutiles », « portant sur des installations très récentes et même neuves et sur des logements à démolir ». Le marché comportait par ailleurs une clause de paiement différée « interdite par le Code des marchés publics ».

Extrait du rapport Miilos de 1996 sur l'Opac Sud. Le nom de l'entreprise a été effacé par l'organisme.

Extrait du rapport Miilos de 1996 sur l’Opac Sud. Le nom de l’entreprise a été effacé par l’organisme.

Si l’affaire n’a jamais été évoquée par les médias, c’est qu’à l’époque, le tout jeune président de l’office HLM départemental avait fait des pieds et des mains pour éviter toute diffusion, même en interne, du rapport de la Miilos. Malgré l’avis favorable de la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada), Jean-Noël Guérini avait refusé en 1997 de communiquer le rapport au responsable du syndicat CFDT de l’Opac Sud. Même les administrateurs de l’office n’y avaient pas eu accès.

« Frère du Président oblige »

À l’époque, Alexandre Guérini et sa société Rodillat étaient déjà omniprésents à l’Office HLM départemental, présidé par son frère depuis 1987. Un ancien chef d’agence de l’office HLM départemental a ainsi raconté aux gendarmes, le 22 juin 2011, comment il s’était fait licencier en 1992 après avoir osé faire appel à une autre société, moins chère que celle d’Alexandre Guérini, pour déboucher une canalisation.

« Mon supérieur hiérarchique (…) a été surpris par cette décision et il est allé voir le Président Guérini pour quelques explications, a-t-il dit aux gendarmes. À son retour, il m’a dit qu’il avait sauvé mon poste, mais que je devais prendre rendez-vous avec le Président pour m’excuser pour avoir porté tort à sa famille et que je serais muté dans le département. J’ai catégoriquement refusé d’aller “embrasser la bague du parrain” et (dit) que je préférais aller à la soupe populaire. »

Dans une lettre au juge Duchaine en charge de l’enquête, cet ancien chef d’agence précise que « tous les cadres OPAC savaient qu’outre les travaux prévus par les marchés enlevés par la société Rodillat, les travaux au bon de commande entrant dans le cadre des activités de cette société devaient lui être confiés “Frère du Président oblige” ».

Interrogé en septembre 2011 par le juge Duchaine sur ces pratiques ainsi que la création de la Somedis, Alexandre Guérini a répondu n’avoir « aucune observation à faire ». C’est pourtant à partir de la Somedis, revendue 33,3 millions d’euros à la multinationale Veolia au tournant des années 2000, que l’homme d’affaires a bâti sa fortune. C’est également cette société qui lui permettra de faire ses armes dans la gestion des déchets, avec l’obtention au début des années 1990 de la délégation de service public de la décharge de la Vautubière dans l’arrière-pays aixois.

Jean-Noël Guérini, alors président de l’Opac Sud, pouvait-il ignorer le rôle joué par son frère Alexandre Guérini dans la création de l’entreprise Somedis ? Celle-ci a-t-elle bénéficié de favoritisme de la part de l’office HLM des Bouches-du-Rhône ? Si non, comment expliquer que l’entreprise, qui était la plus disante sur ce marché et n’avait aucune référence dans son domaine d’activité, ait pu obtenir ce marché ? Contactés le 23 janvier 2013, les avocats des deux frères n’ont pas donné suite à nos questions, malgré nos relances.

Lors de ses vœux à la presse ce 30 janvier 2013, Jean-Noël Guérini, qui vient de reprendre le travail après son hospitalisation pour une péritonite, a joué les étonnés. Le sénateur affirme ne pas se souvenir de ce marché. « Je ne suis pas au courant et je ne peux pas remonter de 23 ans ! » a-t-il répondu.

En juillet 2012, l’office HLM, rebaptisé Treize Habitat, nous avait, de son côté, répondu ne pas avoir gardé trace de cet appel d’offres, « les documents des marchés de service n’étant conservés que dix ans, selon la réglementation ». Quant à la Miilos, cette dernière a pour ligne de ne jamais communiquer « aucune information sur les suites pénales éventuelles données aux rapports ».

Le bureau du Sénat ayant levé, le 12 décembre 2012, son immunité parlementaire, Jean-Noël Guérini doit être prochainement entendu sous le régime de la garde à vue dans le cadre d’une information judiciaire visant des marchés publics attribués, dans les Bouches-du-Rhône et en Haute-Corse, à des entreprises proches du grand banditisme.

Interrogé sur les liens avec le grand banditisme, amplement cités dans la demande d’immunité parlementaire, Jean-Noël Guérini a répondu que « 90 % de la demande de levée d’immunité parlementaire ne (le) concerne pas et concerne le Conseil général de Corse du Sud » et que sur les 10 % restants, « il n’y a que 3 % (le) concernant ». « Ne vous en faites pas, le Conseil général est très bien géré, a-t-il conclu. Je souhaite que toutes les collectivités territoriales de la région et de France soient aussi bien gérées. »

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